Ce texte a été publié dans " D’onte ses ", la revue du Cercle Généalogique et Héraldique de la Marche et du Limousin en février 1981 (numéro 10).
Il a été écrit par Alain Eygout, quelques mois avant son décès.
LES CORDONNIERS CORREZIENS, HISTOIRE ET GENEALOGIE
Jean CHAMBRE, fils d’Antoine et de Marie ESTAGER, naît en 1842 à Saint Hilaire Luc (Canton de Neuvic) où il passera sa vie. Mais il est aussi cordonnier ambulant en Indre et Loire. Son frère, Raymond, né en 1844 court aussi les routes comme cordonnier, mais en Maine et Loire. Leur cadet, François, né en 1845 est naturellement savetier et lui dans la région de Tours. Antoine CHAMBRE, leur cousin, est aussi cordonnier en Indre et Loire.
Jacques MONCOURRIER, fils de Jean et de Raymonde CHABRAT, naît en 1809 à Sérandon (Canton de Neuvic) ; il tire un mauvais numéro en 1829, mais ne se présente pas pour autant au conseil de révision. La gendarmerie l’arrête en 1831 sur les chemins de la Vienne où il exerce le métier de cordonnier. Il passe devant le conseil de guerre ; il déclare " qu’il a oublié " ! Et il est acquitté et envoyé au 10ème Léger. Son frère, François MONCOURRIER conscrit en 1833 est arrêté par la gendarmerie de Jonsac en Charente Inférieure en 1835 ; il doit se résoudre au métier des armes et renoncer à son activité de cordonnier.
Les archives départementales permettent de multiplier ce genre d’anecdotes. La Corrèze est une terre de cordonniers ambulants, plus exactement quatre cantons : Lapleau, Neuvic, La Roche Canillac et Egletons. Et c’est surtout dans les deux premiers que le phénomène prend une ampleur considérable. J’ai pu recenser dans le canton de Neuvic 350 cordonniers entre 1830 et 1850, et 400 dans le canton de Lapleau pour la même période. Et sans risque de me tromper, je peux affirmer que ceux dont les familles sont originaires de ces cantons sont assurés de trouver dans leur généalogie au moins un ancêtre cordonnier.
Depuis que les historiens s’intéressent systématiquement aux migrations temporaires en France, c’est à dire depuis 40 ans, un phénomène migratoire de ce type n’a plus rien de surprenant surtout en Limousin et en Auvergne, terres de migrations temporaires par excellence. Des études ont été publiées sur les migrations des colporteurs du Cantal en Espagne, des étameurs auvergnats et des maçons creusois, mais rien de systématique sur les cordonniers-savetiers ambulants du Cantal et de la Corrèze.
En effet, le phénomène a commencé dans la campagne cantalienne dès la fin du 17ème siècle et a rapidement pris une ampleur considérable. Les archives fiscales (taille, vingtième) permettent de situer quantitativement et géographiquement l’émigration pendant le 18ème siècle. Les savetiers-cordonniers sont particulièrement nombreux dans les cantons occidentaux comme Pleaux et Saint Cernin. Ainsi, dans la paroisse de Saint Cirgues de Malbert en 1733, on compte 2 cordonniers, 30 savetiers et 26 chaudronniers sur un total de 64 émigrants ( le village a 188 feux, AD Cantal, C280).
Les cantons corréziens ont été gagnés plus tardivement par l’émigration. Ce n’est que vers 1830 que le nombre des migrants devient plus significatif. Mais les informations fournies par les archives relatives à la profession des habitants doivent être reçues avec prudence surtout jusqu’en 1850 ; dans l’ensemble, elle sous-estiment le nombre d’artisans et de commerçants migrants temporaires. Il y a plusieurs raisons à cela
La première est le fait que ceux qui établissent les documents, maires, secrétaires de conseils de révision..., confrontés à la dualité d’activité de leurs administrés qui sont à la fois artisans migrants et petits cultivateurs, privilégient systématiquement la qualité de cultivateur. quand ils portent le mention de la profession. Centaines années, dans certains cantons, au moment du tirage au sort, le secrétaire indique comme métiers pour tous les conscrits " cultivateur " et en même temps écrit pour le tiers d’entre eux absents au tirage et représenté par un tiers, que ces cultivateurs demandent à passer leur conseil de révision dans l’Ain, l’Indre et Loire ou les Charentes. Curieuse population de cultivateurs qui se trouve à plusieurs centaines de kilomètres de ses champs. Il s’agit d’artisans migrants qui souhaitent passer leur conseil de révision dans leur département de migration.
La seconde raison de la sous-estimation du nombre de migrants provient des intéressés eux mêmes. Ils s’identifient d’abord comme cultivateurs ; ils exercent un second métier par nécessité, pour accroître leur patrimoine foncier, pour doter une fille ou une sœur. Mais leur état est le travail de la terre. Ainsi, mon arrière grand-père, cultivateur et marchand de parapluies, se dit cultivateur quand il vient déclarer la naissance de ses enfants. Quand il n’est pas là et que c’est son beau père qui vient déclarer la naissance des enfants, il est " marchand de parapluies ".
Où s’en vont ces cordonniers corréziens ? (annexe 1)
Ils partent dans des régions rurales, où il n’y a pas la concurrence des cordonniers des villes. Ils choisissent en général un ou deux gros bourgs comme point d’appui de leur activité. A partir de ce lieu, ils rayonnent dans les campagnes avoisinantes. D’année en année, il se constituent une clientèle fidèle, un réseau de haltes où ils trouvent une hospitalité plus ou moins précaire, le développement quantitatif de ces cordonniers ambulants ruraux après 1850 s’explique par la modification des usages en matière de chaussures. Ces dernières sont utilisées plus fréquemment dans les campagnes, notamment les galoches pour les hommes et les enfants, et des chaussures de fête tout en cuir pour les femmes. Il se crée ainsi toute une clientèle nouvelle dans certaines régions.
Entre 1849 et 1869, sur un échantillon de 185 cordonniers du canton de Neuvic, dont la destination de migration a pu être déterminée, la répartition se fait de la manière suivante :
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Nombre de migrants |
Destination |
Nombre de migrants |
Destination |
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26 |
Ain |
6 |
Jura |
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20 |
Haute Saône |
5 |
Doubs |
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4 |
Haute Marne |
12 |
Saône et Loire |
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3 |
Haut Rhin |
6 |
Cote d’Or |
44% vont dans ces 8 départements de l’Est de la France.
Les autres se répartissent ainsi :
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Nombre de migrants |
Destination |
Nombre de migrants |
Destination |
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11 |
Gironde |
11 |
Deux Sévres |
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5 |
Charente Maritime |
2 |
Vendée |
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14 |
Indre et Loire |
1 |
Indre |
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4 |
Loire Atlantique |
2 |
Vienne |
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4 |
Charente |
30 % ont donc comme destination ces 9 départements du Centre Ouest de la France. Il y a donc chez les cordonniers du canton de Neuvic 2 pôles de migration situés l’un à l’Ouest, l’autre à L’Est-Nord Est de la Corrèze. Les routes de migration sont donc les transversales Est-Ouest et non les routes axiales centrées sur Paris.
Dans le canton de Lapleau entre 1849 et 1860 sur un échantillon de 79 cordonniers ambulants dont la destination est connue, la répartition est la suivante :
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Nombre de migrants |
Destination |
Nombre de migrants |
Destination |
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5 |
Rhône |
6 |
Loire |
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5 |
Saône et Loire |
6 |
Cote d’Or |
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2 |
Haute Saône |
1 |
Ain |
|
1 |
Jura |
34 % des cordonniers se rendent donc dans ces 7 départements de l’Est de la France. Les autres se répartissent ainsi :
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Nombre de migrants |
Destination |
Nombre de migrants |
Destination |
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2 |
Cher |
9 |
Deux Sévres |
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16 |
Charente Maritime |
4 |
Vendée |
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4 |
Indre et Loire |
5 |
Vienne |
|
3 |
Charente |
54 % de l’échantillon du canton de Lapleau migre dans ces 7 départements de l’Ouest. Les zones dominantes de migration de ce canton sont avec des nuances les mêmes que celles du canton de Neuvic, ce dernier privilégiant les départements du Nord-Est. Mais on trouve de petits groupes de cordonniers corréziens dans le Pas-de-Calais, dans les Vosges, la région de Chartres et de Melun... En enquêtant dans une commune du canton de Neuvic auprès d’une famille de cultivateurs descendants d’un cordonnier ambulant, on est allé me chercher au grenier une clarine venant du canton de Vaud en Suisse ; l’arrière-grand-père avait ramené de ces migrations ce bel objet pour le vaches.
Ce qu’il faut noter, c’est que certaines régions sont totalement exclus dans les migrations des cordonniers de ces deux cantons : la Bretagne, la Haute-Normandie, la Picardie, Paris, les Ardennes, le Nord de la Lorraine et de l’Alsace, le Sud du Massif Central, les Alpes, le Sud-Ouest et les Pyrénées.
Comment ces cordonniers pratiquent-ils leur métier ? Dans l’encyclopédie des Arts et Métiers publiée en 1824, un chapitre est consacré au " cordonnier de campagne ". Il écrit à leur sujet :
" Nous devons aussi classer parmi les savetiers, une sorte d’ouvriers qui courent les campagnes dans les pays pauvres, et dans lesquels les villages sont trop petits et trop peu populeux pour entretenir un cordonnier. Ceux-ci vont d’un village, d’un hameau dans un autre ; ils passent leur vie entière dans le même arrondissement, mais seulement pendant la saison de migration ; car ils sont étrangers au pays dans lesquels ils travaillent. Ils sortent comme les scieurs de long, les chaudronniers, les ferblantiers, et rentrent pour lever leur récolte. Ces cordonniers font rarement des souliers neufs ; mais ils rapetassent , à tort et à travers, les vieux souliers, à force de chevilles et de clous, dont ils portent avec eux une ample provision.
Mais au lieu que les savetiers des villes sont pauvres, ceux-ci sont riches ; parce que leur nourriture et leur loyer ne leur coûtent rien, étant hébergés et nourris partout, et parce qu’ils se font bien payer, au moyen du crédit qu’ils accordent. Les femmes et les filles de paysans n’ont d’argent qu’au mois d’octobre et de novembre. Alors, les cordonniers qui sont chargés de la comptabilité, car ordinairement, ils sont 4 ou 5 associés, ces cordonniers dis-je, passent dans tous les endroits où ils ont fait crédit dans le printemps précédent et ramassent leurs dettes dont la plupart n’excèdent pas 25 ou 30 sols, sur lesquels ils ont les 3/5ème du bénéfice, outre leur nourriture. Tous leurs propos pendant ces courses roulent sur les temps qui sont devenus mauvais ; et leur bon temps ne date guère que de 4 ou 5 ans. "
Ces équipes de cordonniers évoquées dans ce texte sont souvent familiales, ou du même hameau et si chacun fait sa tournée proprement dite en solitaire, il est d’usage que les membres de l’équipe se retrouvent régulièrement une fois par quinzaine ou par mois , en général dans une auberge. Il m’a été raconté que dans une auberge des Deux Sèvres où se réunissait un groupe de cordonniers de St Hilaire Luc on payait le vin au temps : moyennant un prix donné, on buvait à satiété pendant 5, 10 minutes ou un quart d’heure. Ces cordonniers voyagent à pied avec une hotte d’osier au-dessus qui contient l’outillage, le cuir, des semelles de bois. L’outillage est toujours le même : tranchet de coupe, lame de coupe, pierre à aiguiser pour la coupe du cuir, allène, pince à monter, marteau à rabattre, astic pour le montage , fer à lisser, mailloche, roulette pour le finissage de la réparation et le pied de fer qui pèse bien lourd.
Très rarement le cordonnier utilise un âne. Il m’a été raconté un attelage étrange : une petite charrette tirée par un chien. D’une manière générale, l’iconographie concernant les cordonniers ambulants est très pauvre. Les métiers de migration temporaire dans les villes par contre ont fournis quantité de gravure ; les petits ramoneurs savoyards par exemple ont ému les peintres et les graveurs. Je n’ai retrouvé que quelques rares photographies conservées par des familles descendantes de cordonniers.
Les migrations temporaires massives de cordonniers corréziens ont entraîné dans les cantons concernés les mêmes conséquences que celles que l’on observe dans les autres régions de migration du Limousin et de Haute Auvergne. J’en ai noté quelques unes qui me semblent intéressantes :
Certains universitaires ont avancé que le maintien de ce système dotal archaïque avait été favorisé par les migrations temporaires. Il est probable que les capitaux accumulés par les migrations ont aidé à la constitution de dots. Bien que le système ait cessé depuis peu, grossièrement depuis la guerre de 14-18, il est difficile d’imaginer les contraintes que représentaient pour une famille la constitution des dots de ses filles. Tous ces contrats se ressemblent, mais il y a des variations importantes quant au contenu de la dot et à ses moyens de paiement. Donc, si une famille veut marier une de ses filles, elle doit la doter. C’est le père qui verse cette dot, et il la verse non pas au marié, mais au beau père de la mariée. La dot lui est définitivement acquise, il ne devra la rembourser que si l’épouse meurt sans descendance. En général, et surtout s’il a plusieurs filles, le père ne peut payer la dot comptant ; il la versera à crédit pendant plusieurs années et pour ce faire, prendra la route comme cordonnier ou comme étameur et petit à petit, souvent aidé de ses fils, il paiera sa dette. J’ai analysé une dizaine de contrats de mariage de filles de cordonniers conclus entre 1860 et 1880. Les dots sont de l’ordre de 500 à 1000 F ( en comparaison, se payer un remplaçant au service militaire coûte de 900 à 1300 F), y compris les biens en nature (en général, quelques paires de draps de chanvre, une couette, un coffre à linge). SI l’on sait qu’à l’époque un compagnon qualifié gagne en ville 5F par jour, on se rend comte de l’importance du capital à verser.
Naturellement, le père du marié a quelques obligations en contre partie ; la principale est d’héberger le nouveau couple qui participera aux travaux de la ferme. Cependant, les notaires prévoient toujours une clause de migration en faveur du marié : il pourra ne pas travailler à la ferme, et dans ce cas les revenus qu’il acquiert sont sa propriété propre. En migrant, le jeune marié peut espérer en quelques années accumuler un capital et s’installer de manière indépendante.
L’ensemble de ces éléments mettent en évidence que les migrants se comportent comme le milieu paysan dont ils font pleinement partie ; ils font simplement quelques adaptations dues aux contraintes migratoires. D’ailleurs, il faut noter que l’attachement à un métier donné de migration n’est pas définitif. L’important est de gagner de l’argent. Si un métier donné voit sa rentabilité diminuer en fonction de l’évolution du marché, on y renonce, et on apprend un autre métier jugé plus rentable. Aucune de ces activités de migration ne demande un investissement initial considérable, et le changement de métier n’est pas très onéreux. Ainsi, après 1850, le colportage et la réparation des parapluies fonctionnent moins bien du fait de la modification des circuits de distribution (multiplication de magasins vendant des parapluies, y compris dans les gros bourgs ruraux) ; il en résulte que de nombreux marchands de parapluies se reconvertiront en cordonniers, capables de réparer les parapluies.
A partir de 1875, les cantons de migration temporaire vont connaître une révolution profonde. Cette révolution se produit dans toute la France rurale tout au long du siècle qui se vide définitivement d’une partie de ses habitants au profit des villes. Mais toute l’originalité de la migration définitive des cordonniers corréziens est qu’elle va se faire non vers les villes, mais vers d’autres régions rurales. Ils vont quitter une région rurale, où de manière dominante ils étaient paysans, pour s’installer définitivement dans une autre région rurale où ils vont se consacrer exclusivement à une activité d’artisan, celle de cordonnier. Ces migrants vont se sédentariser dans la région où ils avaient l’habitude de migrer de façon temporaire.
Pourquoi ce processus de sédentarisation à cette époque là ? Pourquoi se fait il de manière dominante dans des zones rurales ou de petites villes ? Plusieurs éléments ont joué, nombre d’entre eux n’étant pas spécifiquement corréziens. Le premier, connu de tous, est la pression démographique limousine. Cette poussée dans la seconde moitié du 19ème siècle est celle qui connaît une des fécondités les plus élevées et le départ est un moyen de faire face à une surpopulation relative.
Le deuxième élément est relatif à des modifications de mode de vie dans les campagnes, et globalement par l’augmentation de la consommation de certains produits. Il en fut ainsi des chaussures et des galoches dont la fabrication devient industrielle et massive. Les prix baissèrent, et ces produits devinrent accessibles à une large clientèle. Il fallut du même coup davantage de cordonniers. Quand les cordonniers ambulants se rendirent compte que le nombre de leurs clients augmentait très rapidement, et que celle d’un gros bourg pouvait les faire vivre une saison entière, il n’était plus nécessaire de courir les routes, mais il était au contraire possible de s’installer définitivement dans ce bourg.
Un troisième élément a aussi joué un certain rôle : la généralisation de la scolarisation dans la campagne limousine. Cette dernière a été très tardive par rapport au reste de la population française. En Corrèze, en 1854-55 , 33% des hommes ont su signer leur acte de mariage, et 19% des femmes (pour la France entière, les pourcentages sont respectivement de 68% et 52%). Dans le canton de Lapleau sur la période 1846-1850, le nombre de conscrits analphabètes dépasse 85% ; dans celui de Neuvic, il est compris entre 75 et 85%. En plus, dans les campagnes, le presque totalité de la population féminine ne parle ni même ne comprend le français. Cette situation culturelle est peu favorable à la migration définitive d’une famille corrézienne dans une autre région où l’on parle une autre langue, où l’on sait qu’il sera difficile de s’intégrer, où l’on sera considéré comme l’étranger.
Sur la période 1880-1885, le nombre de conscrits illettrés tombe à 20-25% dans les deux cantons précédents. Les réticences à envoyer les petites filles à l’école tombent. Les jeunes femmes sont ainsi " francisées " dans leur presque totalité. Les femmes non seulement hésiteront moins au départ définitif, mais inciteront à ce départ, lasses de ces longues séparations (témoignage famille Rebeyre installée à Artemare (Ain) et originaire de Neuvic).
La sédentarisation s’est faite entre 1875 et 1905, c’est à dire sur près de deux générations. Pour étudier le phénomène, j’ai choisi un département témoin, la Haute Saône, où j’ai pu retrouver l’installation de 70 familles de cordonniers corréziens. Parmi elles, j’ai choisi un groupe de familles alliées entre elles, pour suivre dans le détail ce que fût leur migration définitive ; il est possible ainsi d’analyser comment l’idée de sédentarisation a germé, et comment elle a gagné de proche en proche, de village en village, de parent à parent.
Jean Eygout est né à Liginiac, canton de Neuvic, le 1er février 1834. Il est le descendant d’une famille pauvre de paysans installés là depuis la fin du 17ème siècle (date des 1ères archives de la famille). Il est l’aîné de 6 enfants ; ses 4 frères mourront, 2 à la naissance, l’un à 3 ans, l’autre à 6 ans. Sa sœur, par contre, aura une descendance. Jean ne sera pas placé comme domestique, mais aidera aux travaux de la ferme située dans un hameau isolé. Il ira à l’école plusieurs hivers de suite et sera le premier de la famille à savoir signer son nom. Dans les registres de conscription, son niveau d’instruction est 1,2, ce qui signifie qu’il lit et écrit correctement. Il est petit, et comme nombre de limousins de sa génération sera réformé pour défaut de taille (il mesurait 1,54m). A 19 ans, il prend la route avec Jean Martinerie, qui habite un hameau voisin, et qui est de 2 ans son aîné. Est-ce son voisin qui l’a décidé à choisir ce métier ? Ce n’est pas impossible, car les familles Eygout et Martinerie semblent avoir des relations étroites. Jean Martinerie épouse en 1858 Magdelaine Eygout, sœur de Jean. Les témoins au mariage sont significatifs : un autre marchand de parapluies, un étameur du Cantal, et deux cultivateurs. Gabriel Eygout, le père de la mariée, constitue une dot pour sa fille ; elle sera payée en partie par Jean Eygout, le frère de la mariée, et le compagnon de travail du marié.
Jean Eygout se marie à son tour en 1862, Jean Martinerie est un de ses témoins. L’épouse, Michèle Veysset, est dotée. Sa dot est du même montant que celle de Magdelaine Eygout. Ainsi, Gabriel Eygout, père et beau-père reçoit autant que ce qu’il verse. Vers 1866, Jean Eygout change d’activité de migration, de marchand de parapluies il devient cordonnier ambulant, activité qui rapporte davantage. Comment a-t-il appris ce nouveau métier ? J’ai trouvé peu d’informations relatives à l’apprentissage dans ces métiers de migration. On peut imaginer que c’est dans la famille au sens large, dans le " village " que ce fait cet apprentissage ; ou bien sur la route, un jeune non formé accompagnant un ancien et apprenant au fur et à mesure ?
Jean Eygout a 6 enfants, dont 3 meurent en bas age. Les 3 survivants auront leur destin lié à celui des cordonniers. Elisabeth, qui naît en 1860 épouse Antoine Martin en 1878 à Liginiac. Antoine part plusieurs saisons de suite en Franche Comté avec son beau-père. En 1881, il décide de s’installer définitivement à Jussey. C’est un gros chef lieu de canton exclusivement rural et dépourvu de concurrent. Les Martin y resteront.
En 1886, Hilarion Eygout, le fils cadet de Jean, à l’age de 14 ans quitte Liginiac pour aller faire son apprentissage de cordonnier chez son beau-frère, Antoine Martin. Il fait la route Liginiac-Clermont Ferrand à pied ; il est seul. A Clermont, il prend le train. Pendant toute sa vie, il racontera ce premier voyage.
En 1888, Anna Eygout, la seconde fille de Jean se marie à l’age de 22 ans à Liginiac, avec Antoine Troubat, originaire de Palisse, commune du canton de Neuvic. Jean Eygout dote cette seconde fille comme la première (1000 F). Le jeune couple s’installe seulement en 1890 à Rougemeont, chef lieu de canton rural situé à la frontière du Doubs et de la Haute Saône. Leur premier enfant est né à Liginiac. Antoine Troubat gardera beaucoup d’habitudes corréziennes ; à coté de sa modeste échoppe fixe de cordonnier, il conduira une petite exploitation agricole tenant des traditions limousines, et des réalités franc-comtoises. Ainsi, il attellera au long chariot franc-comtois une paire de vaches unique dans tout le village. Il apprendra la culture de la vigne, parce que Rougemont est un village de vignerons, mais continuera à cultiver un carré de sarrasin !
En 1898, Hilarion Eygout, apprentissage terminé, service militaire fait en Haute Saône à Gray, prend le chemin de la Corrèze pour y prendre femme. Avant son départ, aidé de ses deux beaux-frères, il a installé son échoppe de cordonnier à Port/Saône, chef lieu de canton rural de Haute Saône. Il épouse Marie Besse à Liginiac. Il en profite pour être témoin au remariage de son père devenu veuf. Il décide son père à venir s’installer en Haute Saône. Jean Eygout s’installe à Scey sur Saône, chef-lieu de canton situé à 8 kms de Port sur Saône où il exerce le métier de cordonnier aidé d’un neveu de sa seconde femme, Marguerite Chabrat.
Ainsi à la fin de l’année 1898 tout le groupe familial, père, fils et belle fille, filles et beaux fils a migré définitivement de la Corrèze à la Haute Saône ; ils sont installés dans 5 villages, pas trop éloignés les uns des autres, permettant une courte survie de cette communauté corrézienne, si liée dans son cadre originel limousin. Ces cinq échoppes se sont installées grâce à un étroit système d’entraide.
Toutes les fêtes familiales et les baptêmes en particulier vont donner lieu à de multiples rencontres, où on se fait le point en limousin sur la marche des affaires, où on danse comme au pays, où l’on mesure la réussite respective de chacun des membres du groupe familial.
En effet, l’émulation est grande entre les membres de la famille et toute la diaspora corrézienne installée dans le nord de la Franche Comté. C’est par l’activité commerciale que la promotion sociale se réalise. On ajoute tout naturellement à l’échoppe de l’artisan cordonnier un rayon de ventes de chaussures neuves et de parapluies. C’est l’épouse qui tient le magasin et l’époux qui répare les chaussures. Ce dernier, pour étendre sa clientèle organise très régulièrement des tournées dans les campagnes alentour. Hilarion Eygout chine ainsi à l’aide d’une voiture à cheval.
Ceux qui réussiront le mieux sont installés dans de petites villes. Leur boutique après quelques années leur permettra de vivre, et ils abandonneront l’échoppe de cordonnier. La grande aspiration de ces artisans est de devenir commerçant et tout naturellement le commerce de la chaussure est l’un des choix dominants ; mais toute activité commerciale est bonne en soi. Ainsi, dans l’Est de le France, deux cordonniers deviendront marchands de cuir et crépins auprès de leurs ex-collègues cordonniers, une femme de cordonnier lancera une épicerie…Mais beaucoup, et surtout ceux des villages les plus petits resteront cordonnier jusqu’à la fin de leur vie.
Après la guerre de 1914, les liens entre les membres de cette diaspora corrézienne vont se distendre. Les enfants sont scolarisés dans un milieu franc-comtois. Ils en ont l’accent ; ils ne connaissent pas le limousin, même si leurs parents l’utilisent entre eux. Quelques familles garderont des terres en Corrèze, et parfois même la maison ancestrale. Et en 1940, au moment de la débâcle, tous ces corréziens vont reprendre le chemin de la Corrèze, où reste encore une cousine ou un neveu. Pour beaucoup d’enfants de ces cordonniers, ce sera la première et l’unique fois où ils iront en Limousin.
Que deviendra la génération de ces enfants de cordonniers sédentarisés en Haute Saône et les cantons alentour ? Ces enfants sont presque tous nés en Franche-Comté, (sauf parfois le premier né en Corrèze). Ils y ont fait leur scolarité, y ont été conscrits. Les plus âgés, ceux dont la naissance est survenu vers 1880, joueront le rôle de modèle pour ceux qui naîtront dans les 20 années suivantes. Je donnerai un exemple : un fils de cordonnier, Alexandre Aumégeas, devient professeur ; pendant la guerre de 1914, il vient passer une permission chez des cousins cordonniers dont le fils aîné a 13ans. Ce dernier travaille bien à l’école, mais les moyens de la famille sont limités pour lui faire continuer des études (il y a 7 enfants dans cette famille). Alexandre Aumégeas donne le conseil de lui faire passer le concours des bourses pour entrer à l’Ecole Primaire Supérieure, puis à l’Ecole Normale d’Instituteurs. Ainsi fut fait, et le jeune cousin devint instituteur, puis professeur comme son aîné.
Je n’ai pas pu déterminer la totalité des professions des quelques 300 enfants de ces 70 familles de cordonniers installés en Haute Saône. Mais les tendances pour la moitié d’entre eux sont significatives. Cette génération va constituer la classe moyenne française : des commerçants, des chefs d’entreprises de PME, des fonctionnaires, des employés…Cette génération renonce presque totalement à une activité manuelle (aucun agriculteur, aucun ouvrier alors que l’est du département est industrialisé) et ne comprend pas encore de membres de professions libérales. Et il n’y a plus que 4 cordonniers !
Les 2/3 de la génération suivante vont quitter la Franche-Comté. ; il s’agit en général des derniers nés. Ces petits enfants des cordonniers sédentarisés ont oublié le plus souvent le détail de leurs origines. Ils connaissent naturellement la profession de leur grand père ; ils savent que ce dernier est né " dans le massif central ", en " Auvergne " et dans le meilleur des cas en " Corrèze ". Ils ignorent presque toujours que cette migration de Corrèze en Franche-Comté fut un phénomène relativement massif et pensent que leur grand père est venu dans le pays " par hasard ". Sauf quand des papiers familiaux ont été conservés (il s’agit presque toujours de contrats de mariage), on ignore tout des arrières grand parents et notamment qu’ils étaient souvent cordonniers ambulants. En réalisant cette enquête, j’ai appris à nombre de familles qui étaient leurs arrières grand parents, et j’ai rencontré alors deux types de comportement dominants. Le premier est un comportement de désintérêt, de doute, voire de rejet vis à vis des informations fournies. Le second se traduit tout au contraire par des demandes de renseignements sur la manière d’en savoir davantage, se traduit par des confidences et des anecdotes sur l’histoire de la famille.
Cette courte étude sur la sédentarisation de corréziens dans un département de l’est de la France pourrait être conduite dans une vingtaine d’autres. Il est vraisemblable que la diaspora corrézienne est très importante dans certians d’entre eux, l’Ain et les Deux Sévres par exemple. Le travail reste à faire.
Quelles conclusions peut on tirer sur ce phénomène migratoire ? J’en tirerai deux. La première concerne l’oubli collectif par une population de son histoire dans la mesure où cette histoire n’a pas été écrite, n’a pas été celle des notables locaux. Personne ou presque ne se souvient que pendant un siècle, l’histoire locale a été largement celle de ces artisans migrants.
Le deuxième élément de conclusion intéresse le généalogiste. Quand dans l’étude de la généalogie d’une famille, on constate une migration géographique importante, il est parfois possible de situer cet événement individuel dans le cadre d’une migration collective. Qui connaît en Corrèze les migrations des peigneurs de chanvre et surtout dans quelles régions ils allaient vendre leurs services ? Qui connaît dans la Creuse les migrations des sabotiers ?
Ainsi se terminait le texte d’Alain Eygout. Pour ma part, je n’ai pas autant de précisions, mais, il semble que Jean Martinerie, le compère de Jean Eygout , était installé à Doullens, dans la Somme. Ses deux enfants y sont nés, ce qui montre donc que son épouse l’avait suivi. Plus tard, ils sont décédés l’un et l’autre en Corréze. L’un des fils de Jean, Charles, s’est lui installés à Fougerolles, en Haute Saône. Sa première fille est née à Ste Marie Lapanouze, près de Liginiac. Ensuite ses autres enfants sont nés, comme mon grand père Léon, à Fougerolles. Là encore, Charles et son épouse sont décédés en Corrèze. Mon grand père Léon, n’a pas eu de métier lié à la chaussure ! Mais mon père, Antoine, a repris la tradition familiale, artisan cordonnier à Versailles des années 30 à 1980. Il a pris sa retraite à Liginiac où il est décédé en 1994.